La saison des festivals a comme chaque année démarré en France avec le Printemps de Bourges. Pour sa 50ème édition, le festival organisé en région Centre Val de Loire a atteint son Zénith en termes de fréquentation: 80 000 billets vendus pour les concerts payants et un total de 250 000 spectateurs.
Riche de 50 ans d’histoire, le Printemps de Bourges est, depuis sa création par l’entrepreneur français Daniel Colling (décédé en 2025), un véritable laboratoire du live music business en France. Dès les années 80 et durant les décennies qui ont suivi, il a été un lieu de rencontres incontournable, attirant professionnels et dirigeants des sphères politique et économique. Beaucoup de projets qui ont structuré la filière de la musique live dans les années 2000 et 2010 – jusqu’à la création du Centre national de la musique – ont été annoncés à Bourges.
Épicentre des mutations du secteur, c’est d’ailleurs un des premiers festivals rachetés sur le territoire français (après les Francofolies et Main Square), bien avant que le live ne devienne la première source de revenus dans le secteur de la musique, et n’attire autant de spectateurs et d’investisseurs. C’est également un des premiers festivals associant son nom à celui d’une marque, en l’occurence la banque Crédit Mutuel.
Les dirigeants du Printemps de Bourges étaient naturellement le premier choix de MUSICBIZ pour la reprise des interviews avec les personnalités prééminentes du music business. Entretien avec Gérard Pont, co-fondateur et Président de Morgane Groupe, maison-mère du festival emblématique.

MUSICBIZ: Vous êtes parmi les premiers à avoir racheté des festivals en France: les Francofolies en 2004, puis le Printemps de Bourges en 2013. Qu’est-ce qui vous avait motivé à investir dans des festivals, qui à l’époque ne généraient pas autant de revenus et n’attiraient pas autant de spectateurs ?
Gérard Pont: À vrai dire, pour nous, il s’agissait simplement de faire des choses que l’on aime et avec beaucoup de plaisir. Au départ, fin des années 70, j’avais organisé pendant dix ans le festival Elixir en Bretagne avec celui qui deviendra mon associé. On avait 20 ans, et notre moteur c’était qu’on voulait voir The Clash, The Cure, Depeche Mode, Leonard Cohen… C’était donc une suite logique.
Puis en 1987, on a perdu beaucoup d’argent et on n’avait pas les moyens de continuer puisqu’il nous fallait rembourser nos dettes… Nous sommes donc devenus producteurs de télévision.
Mais un jour, je rencontre le fondateur des Francofolies, Jean-Louis Foulquier, venu me proposer l’émission “Cap’tain Café”. Il m’a alors dit qu’il faisait Les Francofolies depuis vingt ans et m’a proposé de lui succéder. On lui a répondu oui tout de suite, il nous a alors passé le relais.
Quelques années plus tard, Daniel Colling, qui avait créé le Printemps, nous a proposé de faire pareil à Bourges. Ça a effectivement marché et tant mieux !
Si nous organisons des festivals, c’est d’abord par envie, par motivation. Je suis très heureux que nous soyons soutenus par les collectivités et les entreprises, cela nous permet de contribuer à soutenir des jeunes talents, de faire de l’éducation artistique avec les écoles, etc.
Nous avons effectivement investi à l’époque, mais c’était en vérité très raisonnable, parce que Daniel Colling et Jean-Louis Foulquier souhaitaient surtout que leurs festivals respectifs perdurent… Nous l’avons fait, et j’en suis heureux, mais ce n’était pas l’argent qui les motivait à vendre, c’était de continuer à faire vivre leurs créations. Et pour nous, c’était formidable de leur succéder.
“Nous avons fait évoluer le Printemps avec l’époque, notamment avec l’émergence et les créations”
Quels étaient vos principaux challenges lors du rachat du festival ?
Le plus difficile en succédant à un géant comme Daniel Colling, c’était d’obtenir la confiance des collectivités et des partenaires, de rassurer… Nous avions tout de même fait nos preuves avec Les Francofolies. Mais à l’époque, les gens de Bourges pensaient que nous allions déplacer le festival à Montpellier…
Nous avons gardé l’essence du festival et les fondamentaux de Daniel Colling, parce que si le Printemps existait depuis aussi longtemps, c’est qu’il y avait de bonnes raisons. Nous l’avons donc simplement fait évoluer avec l’époque, par petites touches, avec notamment l’émergence et les créations. Nous avons aussi renforcé nos liens avec les professionnels qui sont très nombreux à venir, et que nous sommes très heureux d’accueillir en tant que premier festival de la saison. Aujourd’hui, le Printemps de Bourges Crédit Mutuel se porte bien.
“Pour l’avenir, j’aimerais que l’on ait plus d’artistes anglo-saxons”
Le festival a été précurseur en matière de développement d’artistes, de valorisation des artistes francophones, de synergies et bonnes relations avec les pouvoirs publics et avec les banques et assurances… Quelles sont vos plus grandes satisfactions, et les prochains axes d’évolution du Printemps de Bourges ?
Je suis particulièrement content que l’on ait pu développer le dispositif “Les Inouïs”, avec beaucoup plus de formation. C’est plus qu’un tremplin aujourd’hui. Les artistes arrivent avec plus de travail aujourd’hui pour aborder les professionnels.
Pour l’avenir, j’aimerais que l’on ait plus d’artistes anglo-saxons, comme il y en avait au début, que l’on aille chercher des artistes hors de nos frontières. Il y a pleins de jeunes talents en Angleterre, aux États-Unis, ou encore en Hollande.
Nos relations avec les pouvoirs publics sont bonnes, le département du Cher a par exemple augmenté sa subvention cette année, ce qui est un signal positif dans le marasme actuel. Avec le Crédit Mutuel, nous avons des relations excellentes, familiales. Ils ont été d’une solidarité incroyable pendant le Covid. C’est une banque coopérative et ça se sent. Je suis heureux d’être partenaire avec une banque qui soutient la musique comme le Crédit Mutuel le fait. Ce sont vraiment des partenaires humains, et ce n’est pas rien.
Les festivals sont confrontés à de sérieuses difficultés de financement, de concurrence, de cachets d’artistes, de réglementation… La pérennité et la prospérité du secteur dépendent de quels impératifs ?
De la passion et de l’enthousiasme des gens. Il n’y a aucune obligation à ce qu’il y ait des festivals en fait… On a la chance extraordinaire de pouvoir en organiser dans notre pays, alors je pars du principe que l’on ne peut pas se plaindre et qu’il faut constamment s’adapter au contexte. À l’époque, j’ai organisé des festivals alors qu’il n’y avait pas d’aides ni de dispositifs.
Si les cachets de certains artistes sont trop élevés pour nous, on ne les fait pas, on s’adapte. De mon point de vue, si on est vraiment passionné par la musique, alors on programme moins de stars, et on s’oriente vers d’autres artistes. Et visiblement on a eu raison, puisque cette année est la meilleure en termes de fréquentation depuis que le festival existe.
“Notre plus grande réussite: succéder à Daniel Colling, un géant qui a tout inventé dans le spectacle vivant français”
Quelles sont les plus belles réussites du festival dans son histoire récente ?
Notre plus grande réussite collective, c’est d’avoir réussi à succéder à Daniel Colling. Ce n’est pas rien de succéder à un géant qui a tout inventé dans le spectacle vivant français: les Zénith, le Printemps de Bourges, et même l’ancêtre du Centre national de la musique… Il a aussi été le premier à monter une agence artistique, “Écoute s’il pleut”.
La marche était donc très haute, et nous l’avons montée. Pourtant il y avait beaucoup de suspicions à l’époque… Nous avons réussi à rassurer tout le monde, et même à marier les entreprises avec les festivals. Notre club de partenaires s’est considérablement développé.
Ce que je trouve formidable, c’est qu’il y a lors de chaque année des spectacles qui continuent d’écrire l’histoire du festival. C’était le cas cette année avec Patti Smith qui a fait l’ouverture.
Et je pense qu’il faut que l’on continue de développer cette signature, qui était d’ailleurs celle de Daniel Colling: être une sorte de passerelle entre les Transmusicales de Rennes avec les artistes en développement et Les Vieilles Charrues avec les têtes d’affiche. Il faut savoir que U2 et un certain nombre d’artistes tels que Johnny Cash sont passés au Printemps de Bourges. Il faut que l’on reste une passerelle entre les têtes d’affiche et les jeunes artistes, et en même temps à cheval entre la culture française et la culture anglo-saxonne.
Aujourd’hui, notre plus belle victoire, c’est que grâce entre autres au Printemps de Bourges et aux équipes menées par Boris Vedel, Bourges sera la capitale européenne de la Culture en 2028.
Interview réalisée par Jason Moreau, Executive Editor, MUSICBIZ
