AI : les charts officiels adoptent de nouvelles conditions pour garantir leur fiabilité, l’équité entre les artistes et pour préserver les intérêts des labels

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Face aux succès de plus en plus conséquents de chansons essentiellement générées via les plateformes AI, les leaders de l’industrie de la musique s’organisent pour préserver et endiguer les charts. De nouvelles règles relatives aux classements officiels sont actuellement déployées par l’International Federation of the Phonographic Industry (IFPI), organisation représentant entre autres les trois majors au niveau international. Ces mesures visent à garantir que les charts restent fiables et éthiques, et à entraver les distorsions de concurrence potentielles à l’égard des artistes. Il est également question de s’assurer que les charts continuent de servir les intérêts des labels et des majors au niveau business comme politique. Un durcissement des règles qui intervient, de surcroît, après que plusieurs titres générés par des “AI Artists” ont surpassé en nombre de streams les morceaux d’artistes classiques, et alors que de plus en plus d’avatars leur font désormais concurrence sur les social media et les plateformes de streaming.

Plaque remise à l’AI artist Xania Monet par son label Dai+Drm pour son entrée dans plusieurs classements Billboard

La guerre entre les leaders de l’industrie de la musique et les acteurs de l’ “AI music” se livre sur tous les terrains. Au niveau réglementaire d’abord, avec des politiques de régulation progressivement adoptées à destination des plateformes AI. Au niveau judiciaire aussi, du fait des multiples procédures entamées notamment par des labels et éditeurs. Et bien sûr, sur les marchés du streaming et plus globalement de l’attention, avec les social media, principales portes d’accès aux audiences, aux fans et superfans.

Xania Monet, une des premières “AI artists” à émerger dans les charts aux US

Plusieurs artistes et groupes créés via des outils et plateformes AI ont récemment émergé sur Instagram et TikTok, captant l’attention de plusieurs dizaines voire centaines de milliers de personnes bien réelles. Beaucoup assument être fans de ces “AI artists“, et revendiquent même préférer leurs musiques à celles des artistes classiques. Aux Etats-Unis, Xania Monet (avatar créé par l’artiste R&B Telisha Jones qui revendique en écrire les textes) a été une des premières “AI artists” à pénétrer les charts Billboard. En l’occurrence, le “R&B Digital Songs Sales” où elle a démarré à la première place avec ‘How was I supposed to know ?’ fin 2025, le “Adult R&B Airplay” où elle a atteint la 30ème place, ainsi que le “Hot Gospel Songs” avec ‘Let go, let God’, parvenu en 3ème position. Trois titres de Xania Monet ont dépassé les 10 millions de streams sur Spotify, tandis qu’elle compte plus de 500 000 abonnés sur TikTok et plus de 200 000 followers sur Instagram.

Willylancien, un AI artist parmi les révélations 2026 en France

Sur le marché français, Willylancien est le premier “AI artist” à rencontrer un franc succès. Plus globalement, il est même indéniablement le premier AI artist parmi les révélations du moment. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Willylancien totalise près de 50 millions de vues sur YouTube, et ses titres ‘Magique’ et ‘Tempête’ affichent respectivement 20 millions et 13 millions d’écoutes sur Spotify. Des titres qui n’ont en revanche pas été éligibles aux classements officiels – réalisés en France par le Snep et Official Charts pour le compte de la SCPP, un des deux organismes en charge des droits des producteurs.

Une exclusion qui n’a malgré tout pas entravé la percée de Willylancien, validé par Booba, qui a repris la topline du refrain de son titre ‘Tempête’ dans son dernier album, ou encore par l’artiste Soolking, invité sur son nouveau titre ‘Cogite’, totalisant déjà 2.8 millions de vues sur YouTube en un mois. Il bénéficie d’un réel engouement sur Instagram et X. Willylancien est par ailleurs devenu en avril dernier le premier AI artist à rentrer dans la playlist d’une radio au sein de la zone francophone, avec ‘Magique’, diffusé sur les radios Skyrock Alger et Skyrock Casablanca.

Absence de transparence des AI artists

En parallèle de leur présence sur les social media – avec des stratégies parfois mieux maîtrisées que les artistes traditionnels comme dans le cas de Willylancien – les AI artists ont donc pris d’assaut les plateformes de streaming, avec des titres totalisant plusieurs dizaines de millions de streams en quelques mois. Or, la plupart des “créateurs” et producteurs de ces avatars ne sont pas réellement transparents sur l’utilisation de l’intelligence artificielle pour la génération des morceaux. Dans le cas de Willylancien, ou de Paqueta dont le morceau ‘Besoin d’air’ affiche 4.7 millions d’écoutes sur YouTube et 5 millions sur Spotify en trois mois, on ne connait par exemple pas clairement le degré d’utilisation de l’AI. Et l’on ne sait pas si l’usage de l’intelligence artificielle a été éthique, sans atteinte au droit d’auteur, et sans entrainement avec les catalogues d’artistes français et francophones 100% réels et originaux.

Les charts, un enjeu majeur pour le business et la politique

C’est donc de prime abord pour préserver la fiabilité et la crédibilité des charts que les leaders de l’industrie de la musique optent pour de nouvelles règles appréhendant l’intelligence artificielle. Mais en même temps, pour préserver les places de leurs artistes dans les classements, et donc défendre les parts de marchés des labels et en particulier des majors. Parce qu’en réalité, les classements de la musique ont des objectifs officiels et officieux.

Au niveau business, il s’agit d’assurer le tracking de la consommation des nouvelles sorties, des sorties récentes et du back catalogue. Les charts sont également un outil de marketing et de communication pour les artistes et leurs labels. Les ventes des albums, les streams des morceaux et les certifications sont mises en avant face au public, aux médias, aux artistes concurrents, ou encore aux marques et aux évènements prestigieux pour garantir le succès des artistes, et bien sûr provoquer un effet d’entrainement pour élargir leurs publics et audiences.

Mais en parallèle – et seuls les insiders le savent – les charts permettent de valoriser la consommation et la popularité de la musique et les performances des artistes auprès des décideurs politiques. Et ce, dans l’optique de défendre les intérêts des labels sur le plan réglementaire, et plus globalement d’inciter ou de préserver des politiques favorables au music business.

Licéité, éthique, originalité, respect du droit d’auteur

Six règles ont été définies par les membres de l’International Federation of the Phonographic Industry (IFPI), pour conditionner l’éligibilité des chansons et des albums utilisant de l’intelligence artificielle dans les classements officiels. Ils sont axés sur les principes de la licéité, l’éthique, l’originalité, le respect du droit d’auteur et des droits voisins, et la transparence.

Concrètement, les oeuvres doivent être créées en majeure partie par des humains. L’utilisation de plateformes et outils AI doit être signalée aux auditeurs sur les plateformes de streaming. Les plateformes et outils AI employés ne peuvent qu’être autorisées et licites. Les enregistrements ne doivent pas faire l’objet de fraude (achat de streams) ou susciter la manipulation du public, en poursuivant un objectif de capter l’audience d’artistes massivement écoutés, en s’appropriant leur identité artistique, leur voix, leurs textes, leurs mélodies. Pour être éligibles aux charts officiels, les morceaux créés avec de l’intelligence artificielle doivent impérativement respecter le droit d’auteur et les droits voisins. Et enfin, les enregistrements ne peuvent enfreindre les conditions d’utilisation des plateformes AI.

IFPI a précisé que les nouvelles règles annoncées le 30 juillet entraient d’office en vigueur pour les onze classements réalisés directement par l’organisation, tels que ceux des zones de l’Asie du sud-est, du Moyen-Orient et de l’Afrique du nord, de l’Afrique du Sud ainsi que de l’Amérique Latine dont le Brésil et le Mexique. Les règles seront en parallèle adoptées par au moins 24 organisations membres d’IFPI possédant leurs classements officiels, dont l’Allemagne, la Corée du sud, la France ou encore l’Australie.


Jason Moreau, Executive Editor, MUSICBIZ

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